09.01.2006
Bourdieu, les journalistes et mon pote
Pour reprendre une plaisanterie que je lisais sur un mur des toilettes de mon bahut chaque fois que j'allais m'y isoler : "Dieu dit : Bourdieu est mort. Bourdieu répond : Dieu aussi."
Quand Bourdieu a quitté ce monde, nombreux furent ceux qui évoquèrent son oeuvre sans feu et nombreux furent ceux qui ignoraient tout simplement ce que cet homme avait laissé à la communauté. Quand on évoque le nom de ce sociologue du XXème, on ne peut s'empêcher de penser à ses foisonnants écrits, pas toujours limpides, avouons-le, qui ont disséqué la vie sociale française pendant plus de trente ans. On ne peut aussi s'empêcher de se rappeler qu'il était présent dans chaque conflit social un peu sérieux et qu'il apportait une autre vision du sujet aux protagonistes du débat.
Je reste principalement marqué par la série des "Contre-feux" qui regroupent discours et articles divers sur la situation économique et sociale de la France avant sa mort. Ce sont des livres qui passent encore inaperçus pour les néophytes. Pourtant, pourtant, dans le premier ouvrage, Bourdieu énonce ce qui, à mes yeux, représente certainement l'avenir du combat syndical, donc du tissu ouvrier. Selon lui, puisque le mouvement économique qui agresse le tissu ouvrier sans relâche depuis les années 80 est un phénomène globalisé dans le monde industrialisé, les organes de résistance doivent, elles aussi, s'organiser à l'échelle supranationale. Il existe bien des fédérations européennes de syndicats ou de grandes centrales (comme la CGT ou FO) mais elles peinent à trouver leur dynamique et à se démarquer d'une politique économique qui les maintient en marge des conflits sociaux nationaux. Il n'y a pas, pour l'instant, de véritable organisation pyramidale de défense des travailleurs qui atteigne le niveau européen. Une telle structure ferait fi de la précarité pour peu que le corporatisme, véritable gangrène française du syndicalisme, fasse sourdine.
Bourdieu était un authentique "casse verrou" qui avait une vision prophétique et incroyablement synthétique de la société moderne. Il fut également l'un des premiers et le seul en ces termes, à fustiger l'absence de médias véritable, sous-entendu que les moyens d'information existants ne sont que de terribles relais de la pensée officielle. La "circulation circulaire" de l'information, à savoir l'uniformisation des idées et des analyses, fut inventée par un Bourdieu clairvoyant. Nous sommes quotidiennement pris en otage par une entente vicieuse entre les acteurs (oh, si peu, en fait !) de l'information. La prise en main des moyens de diffusion par le pouvoir en place depuis dix ans est maintenant visible comme un nez au milieu du visage mais, comme beaucoup de sujets véritablement intéressants et pertinents, vous n'en entendrez jamais parler à travers les "canaux officiels".
Pour finir, je voudrais évoquer le concept central de la pensée de Bourdieu. Croyez-vous aux signes ? Croyez-vous aux symboles qui jalonnent notre vie ? Moi non. Du moins, je n'y croyais pas avant. Puis, quand on cherche du sens à tout ce fatras, on se prend à se rattacher aux détails. Mon meilleur ami a récemment acheté un ordinateur portable. Dedans, il a enfoui l'idée principale développée par Bourdieu durant toute sa carrière. "Habitus". Ce sont les comportements qui marquent l'appartenance à un groupe social déterminé. Toutes les théories sociologiques de Bourdieu tournent autour de ce simple concept. Et sans en avoir parlé avec mon ami, nous avions ceci en commun. L'habitus d'aimer Bourdieu.
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