14.03.2006

Incontournable

J'ai du mal à trouver des lectures politiques ou sociologiques de qualité et pertinentes. Parfois, pourtant, émane un joyau, limpide, essentiel, indispensable. Je finis de lire "Les nouveaux chiens de garde" de Serge Halimi. Incontournable. Pour vous convaincre, je retranscris intégralement la dernière de couverture. Ce sera certainement suffisant :

"Les médias français se proclament "contre-pouvoir". Mais la presse écrite et audiovisuelle est dominée par un journalisme de révérence, par des groupes industriels et financiers, par une pensée de marché, par des réseaux de connivence. Alors, dans un périmètre idéologique minuscule, se multiplient les informations oubliées, les intervenants permanents, les notoriétés indues, les affrontements factices, les ervices réciproques. Un petit groupe de journalistes omniprésents - et dont le pouvoir est conforté par la loi du silence - impose sa définition de l'information-marchandise à une profession de plus en plus fragilisée par la crainte du chômage. Ces appariteurs de l'ordre sont les nouveaux chiens de garde de notre système économique."

Le petit livre de Serge Halimi coûte 6 euros. Inutile de s'en passer tant les explications éclairent sur la réalité des médias actuels et sur leur influence néfaste, nocive, létale sur nos esprits.

17.02.2006

La fin de la mondialisation

Il y avait, hier matin à la radio, une rapide chronique sur un auteur qui vient d'écrire un livre sur la fin de la mondialisation. Un auteur canadien. Je ne retrouve pas le nom. Cet homme annonce, dans son bouquin, que la globalisation était une doctrine intellectuelle mise en oeuvre par une élite technocratique dans les années 80 pour remplacer les idéologies Keynésiennes et Marxistes vieillissantes. Jusque là, pas de problème, c'est non seulement la légende répandue mais aussi la réalité de la propagation du libéralisme sur Terre.

Mais l'auteur déclare également que le processus de globalisation touche à sa fin et ce, pour plusieurs raisons : l'utilisation de la technologie, initialement libératrice, pour rebâtir des murs (il fait référence à Google et Yahoo et la censure chinoise), l'émergence de comportements économiques inattendus des pays d'Amérique Latine (Bolivie et Argentine, principalement), l'indécision chronique de l'Europe et son incapacité à se déterminer politiquement pour un avenir économique précis et la crispation idéologique des Etats-Unis, plus focalisés sur le sujet sécuritaire que jamais dans l'Histoire.

Bon. Dont acte.

09.02.2006

Chaque jour est un adieu

Avis : Conseillé

Je viens de finir le petit livre d'Alain Rémond qui raconte son enfance en Bretagne, à Trans. J'étais assez fana de sa chronique sur la télé dans Télérama ("Mon oeil"). Son livre est poignant. L'histoire est limpide et se lit assez rapidement. On cherche toujours à s'identifier dans nos lectures, vous n'y manquerez probablement pas ici : l'enfance de Rémond a quelque chose d'universel. Nous n'avons certes pas tous couru la campagne, sauté les ruisseaux, embrassé des lapins, mais nous avons tous, au fond de nous, le souvenir d'une flamme permanente qui nous faisait nous lever chaque matin.

Alain Rémond a souffert, souffre encore, c'est clair. Il n'est pas le seul, nous avons tous nos fractures plus ou moins bien recouvertes, oubliées, étouffées. Mais, osé-je l'écrire, sa souffrance est belle. Elle touche l'enfant dans notre coeur. Ce n'est pas une déchirure aristocrate qui nous regarde avec snobisme, qui est complexe, qui est inaccessible. C'est limpide, c'est accessible, c'est partagé. La mort, le bonheur, l'éloignement. La vie, quoi. Nous sommes tous un peu dans cette histoire. 

09.01.2006

Bourdieu, les journalistes et mon pote

Pour reprendre une plaisanterie que je lisais sur un mur des toilettes de mon bahut chaque fois que j'allais m'y isoler : "Dieu dit : Bourdieu est mort. Bourdieu répond : Dieu aussi."

Quand Bourdieu a quitté ce monde, nombreux furent ceux qui évoquèrent son oeuvre sans feu et nombreux furent ceux qui ignoraient tout simplement ce que cet homme avait laissé à la communauté. Quand on évoque le nom de ce sociologue du XXème, on ne peut s'empêcher de penser à ses foisonnants écrits, pas toujours limpides, avouons-le, qui ont disséqué la vie sociale française pendant plus de trente ans. On ne peut aussi s'empêcher de se rappeler qu'il était présent dans chaque conflit social un peu sérieux et qu'il apportait une autre vision du sujet aux protagonistes du débat.

Je reste principalement marqué par la série des "Contre-feux" qui regroupent discours et articles divers sur la situation économique et sociale de la France avant sa mort. Ce sont des livres qui passent encore inaperçus pour les néophytes. Pourtant, pourtant, dans le premier ouvrage, Bourdieu énonce ce qui, à mes yeux, représente certainement l'avenir du combat syndical, donc du tissu ouvrier. Selon lui, puisque le mouvement économique qui agresse le tissu ouvrier sans relâche depuis les années 80 est un phénomène globalisé dans le monde industrialisé, les organes de résistance doivent, elles aussi, s'organiser à l'échelle supranationale. Il existe bien des fédérations européennes de syndicats ou de grandes centrales (comme la CGT ou FO) mais elles peinent à trouver leur dynamique et à se démarquer d'une politique économique qui les maintient en marge des conflits sociaux nationaux. Il n'y a pas, pour l'instant, de véritable organisation pyramidale de défense des travailleurs qui atteigne le niveau européen. Une telle structure ferait fi de la précarité pour peu que le corporatisme, véritable gangrène française du syndicalisme, fasse sourdine.

Bourdieu était un authentique "casse verrou" qui avait une vision prophétique et incroyablement synthétique de la société moderne. Il fut également l'un des premiers et le seul en ces termes, à fustiger l'absence de médias véritable, sous-entendu que les moyens d'information existants ne sont que de terribles relais de la pensée officielle. La "circulation circulaire" de l'information, à savoir l'uniformisation des idées et des analyses, fut inventée par un Bourdieu clairvoyant. Nous sommes quotidiennement pris en otage par une entente vicieuse entre les acteurs (oh, si peu, en fait !) de l'information. La prise en main des moyens de diffusion par le pouvoir en place depuis dix ans est maintenant visible comme un nez au milieu du visage mais, comme beaucoup de sujets véritablement intéressants et pertinents, vous n'en entendrez jamais parler à travers les "canaux officiels".

Pour finir, je voudrais évoquer le concept central de la pensée de Bourdieu. Croyez-vous aux signes ? Croyez-vous aux symboles qui jalonnent notre vie ? Moi non. Du moins, je n'y croyais pas avant. Puis, quand on cherche du sens à tout ce fatras, on se prend à se rattacher aux détails. Mon meilleur ami a récemment acheté un ordinateur portable. Dedans, il a enfoui l'idée principale développée par Bourdieu durant toute sa carrière. "Habitus". Ce sont les comportements qui marquent l'appartenance à un groupe social déterminé. Toutes les théories sociologiques de Bourdieu tournent autour de ce simple concept. Et sans en avoir parlé avec mon ami, nous avions ceci en commun. L'habitus d'aimer Bourdieu.